En première ligne 

Antónia Ganeto, porte-parole à toute épreuve

Jérôme Quiqueret tageblatt 27 janvier 2021
Porte-parole du réseau afrodescendant Finkapé, Antónia Ganeto a obtenu la condamnation pour incitation à la haine d’un internaute de Schuttrange qui l’avait injuriée à l’occasion de la grève des femmes du 7 mars dernier. Elle n’en ressort qu’à moitié satisfaite mais convaincue de l’intérêt de la démarche.
C’est un pas que ses parents n’auraient pas pu franchir. C’est un jugement qui prouve que la société bouge et que la justice la suit, avec son décalage habituel. C’est la fin d’un combat qui s’achève par une victoire, qui devrait en appeler d’autres, et des combats et des victoires. La condamnation à 1.500 euros d’amende rendue le 6 janvier par le tribunal de Luxembourg à l’encontre d’un sexagénaire de Schuttrange pour incitation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes en raison du sexe et de l’origine affirme qu’on ne peut pas écrire ce qu’on veut impunément. Et surtout pas commenter ainsi des images de la grève des femmes, dans laquelle elle apparaît au premier plan: „Ma dei wouschtketien wenn et hinnen an letzebuerg net gudd genug ass dann ab op den mound oder an den kongo do kennen se den aafen kniet an d’schwänz machen haaptsaach weit fort.“
Et pourtant! Antónia Ganeto ne peut voir dans ce jugement qu’une victoire en demi-teinte. Certes, ces paroles sont „débanalisées“ par la condamnation. Mais elle aurait aimé que les juges suivent le réquisitoire du ministère public, en infligeant une peine de prison avec sursis (le Parquet proposait trois mois). „C’était l’occasion de statuer un exemple“, d’autant plus que l’insulte visait la porte-parole d’une association, une multiplicatrice. Mais Antónia Ganeto regrette encore davantage que son agresseur verbal ne soit pas contraint de suivre une formation auprès d’une association de déradicalisation telle que respect.lu.
Eviter la récidive est pourtant l’obsession de la justice. Et en pareil cas, cela mérite un travail de fond. „Il est vraiment nécessaire d’influer sur ces états d’esprit pour changer vraiment ces mentalités et pour envoyer un signal.“ Ganeto est bien placée pour défendre la force des mots et de la connaissance pour empêcher les situations de conflit. L’éducation interculturelle est son métier depuis un quart de siècle et la fin de ses études universitaires en communication. Elle dirige le Centre d’éducation interculturelle (IKL). Et c’est elle qui fournit depuis quelques années à la police grand-ducale les compétences interculturelles nécessaires à la réalisation de sa mission.

„L’enfant en moi
s’est réveillée“

Ce stage aurait surtout apaisé Antónia Ganeto la victime, plus que l’activiste. La peine n’est pas à la hauteur du processus douloureux que les insultes puis la plainte lui ont fait traverser. Les mots ont eu un impact psychologique mais aussi physique. Nausées, insomnies, pleurs à répétition ont accompagné le trajet jusqu’à la barre du tribunal. “L’enfant qui était en moi s’est réveillée. Je me suis souvenue de toutes les humiliations que j’ai subies. Et j’ai compris que ma réaction physique était similaire à une réaction post-traumatique. Je ne réagissais pas à cet homme-là qui, somme toute, a écrit des injures sur le net qui ne constituent pas la fin du monde. Je n’ai pas subi de violence physique. Mais ça a réveillé tous ces souvenirs. Ça m’a rendue encore plus consciente de l’impact que le racisme direct, que j’ai connu en tant qu’enfant, mais aussi le racisme structurel, que j’ai longtemps occulté, ont eu sur toute ma vie.“
Dans le dossier pédagogique qui accompagne depuis 2018 le documentaire de Fränz Hausemer „De schwaarze Mann – un Noir parmi nous“, Antónia Ganeto témoignait de cette enfance, débutée au Cap-Vert, où l’héritage colonial s’exprimait dans „des rivalités anecdotiques entre certains habitants des îles du Sud, moins soumis au métissage, et d’autres des îles du Nord, qui prétendaient être plus civilisés, parce que plus près du Blanc“. Elle est arrivée en 1974, à 5 ans, à Junglinster pour rejoindre son père avec ses frères et sœurs. Quelques années plus tôt, dans les journaux de l’époque, les courriers de lecteurs se sont multipliés pour que l’on exclut le Cap-Vert de l’accord de main-d’œuvre à signer avec le Portugal. Leur argument est que le Luxembourg ne peut pas se permettre d’importer le problème racial. Comme s’il était une fatalité.
Cette vision du monde perdure. Et Antónia Ganeto a revécu en 2020 ce qu’elle avait subi dans les années 70, l’assignation à une couleur de peau et aux clichés qui lui collent. „J’étais en colère et désarmée parce que je subissais quelque chose que je trouvais foncièrement injuste, d’être mise ainsi dans une case, qu’on ne me voie seulement par ma couleur et que j’en subisse les conséquences.“
L’injustice consiste notamment à avoir été prise à partie pour un discours qu’elle n’a jamais tenu. Au moment de la photo qui a suscité les commentaires haineux sur internet, elle tenait en portugais le même discours – mêlant revendications générales et informations sur le déroulé de la manifestation – que trois femmes blanches avant elle. Ces dernières avaient utilisé le même porte-voix, celui prêté par le collectif artistique „Richtung 22“, sur lequel se lisait „Lëtzebuerg, du hannerhältegt Stéck Schäiss“, le titre provocateur d’une de leurs pièces de théâtre tournant en dérision le nation branding. Mais c’est la photo de sa tête derrière ce porte-voix accolée à une deuxième photo montrant la bandeole „Al wäiss Männer? Brauch kee Mënsch“ du même collectif qui ont été insidieusement publiées dans un groupe Facebook douteux, pour déclencher la haine.
Il y a dans cette accusation  l’„incroyable déclic“ d’associer la personne noire à ces mots. A ces mots dont elle craignait qu’ils lui fassent perdre toute crédibilité dans son travail quotidien et qu’on lui reproche dans la rue. A ces mots qu’elle n’aurait pas pu écrire. Avant tout parce qu’elle ne les aime pas. Ensuite parce que la liberté d’expression n’est pas la même pour toutes et tous. Comme le rappelle la pensée intersectionnelle, les discriminations, de genre, d’origine sociale, de couleur de peau se cumulent, elles ne s’équivalent pas. C’est ce dont a pris acte Ganeto en 2019 en cofondant le réseau afrodescendant Finkapé et c’est ce que signifiait la présence des afrodescendantes en un bloc distinct dans le défilé de la grève des femmes du 7 mars pour porter leurs propres revendications.

Accompagner les victimes

Cette prise de parole inédite aura donc provoqué des commentaires négatifs, dubitatifs souvent, ouvertement racistes parfois, apportant la meilleure preuve que le racisme est bel et bien un problème au Luxembourg. Quant à elles, les mentions du singe et du Congo, qu’à la barre le sexagénaire condamné a d’ailleurs dit tenir de son père, auront été la plus éclatante illustration du fait que l’héritage colonial pèse sur les représentations d’une partie de la population. Enième ironie d’une histoire qui n’en manque pas: dans les jours précédant le défilé, Ganeto expliquait, à qui voulait bien l’entendre, que le racisme structurel pouvait s’expliquer par le passé colonial de Luxembourgeois au Congo belge autant que par l’existence de zoos humains à Luxembourg au début du 20e siècle.
La prise en compte du caractère structurel du racisme est la condition primaire pour entendre et accéder à une revendication qui tient à cœur à Antónia Ganeto à l’issue de son expérience judiciaire. Elle estime que la Justice devrait mettre en place un accompagnement psychologique particulier à destination des afrodescendant.e.s,  au sens où il devrait être conduit par des personnes racisées, dont l’expérience et la conscience du racisme faciliteraient la confiance mutuelle et l’empathie. Ce serait rendre le parcours judiciaire le moins douloureux possible et faciliter le dépôt de plaintes auquel Ganeto invite toute personne victime de racisme. La justice a malgré tout démontré qu’elle savait apporter sa contribution à ce combat pour une société égalitaire. Il est temps d’en profiter.
Ça m’a rendue
encore plus consciente de
l’impact que le
racisme direct, que j’ai connu en tant qu’enfant, mais aussi le racisme structurel, que j’ai longtemps occulté, ont eu sur toute ma vie.
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